L’esprit du curling

Ce qui frappe au curling, qui désarçonne même tout sportif aguerri au mythe de la performance et du résultat, c’est l’état d’esprit si particulier qui entoure les compétitions de la discipline : les arbitres y sont quasiment invisibles. En effet, une tradition bien entretenue fait mieux que résister au temps : les curleurs sont réputés préférer un défaite plutôt que de se prévaloir d’une victoire déloyale.

Lors de compétitions majeures comme des championnats du monde, on se dit que ce bel adage, ainsi qu’une kyrielle d’autres tout aussi chevaleresques voleront en éclat dès les premiers instants. Et bien non. Malgré la tension légitime en pareil cas, le recours à l’arbitrage est rarissime puisque la fameuse tradition prescrit que les joueurs doivent toujours trouver un compromis en cas de différend.

Lors du dernier championnat du monde à Bâle, un fait de match lors de la rencontre entre les Etats-Unis et le Japon en playoff a donné lieu à une scène inédite. A l’entame du 8ème end, le Japon mène 3-1 face à des américains maladroits. Dans ce end qui généralement scelle la rencontre, les japonais tentent de conserver leur avantage : les américains ne doivent marquer qu’1, ou au pire 2. En récupérant ainsi la dernière pierre, il suffit pour les japonais de neutraliser le end 9 en jeu blanc, et de marquer le point décisif au 10.

Dans ce 8ème end, le skip nippon est à la manœuvre : il doit sortir au moins une pierre jaune, et si possible les 2. Celle du fond pose problème, car le contre opéré par la pierre rouge juste derrière la laisserait en place. Les 2 sorties, les américains ne marqueraient qu’un, et la partie serait gagnée pour le soleil levant.

Le résultat est contrasté : le contre a opéré, et la seconde pierre jaune n’est pas sortie. Mais le coup n’est pas raté pour autant : la première jaune est bien sortie… mais revient mordre la maison, poussée par la pierre rouge qui, après avoir touché le bord de piste, n’est alors plus en jeu. Sans cette poussette, la jeune aurait également touché le bord puis éliminée.

Les japonais ont alors fait valoir que cette pierre devait être retirée du jeu puisque remise en jeu par une pierre nulle, ce que les américains ont refusé. Au lieu de 2, ils veulent marquer 3, ce qui les fait revenir complètement dans la partie de manière assez inespérée. En insistant que soit compté à leur avantage un point dont ils ne pouvaient sportivement se prévaloir, les américains ont gravement enfreint l’esprit du curling. Le public leur a d’ailleurs réservé une bronca peu commune dans une halle de curling.

Il est vraisemblable qu’aucune autre équipe du plateau ne se serait comporté de la sorte en pareil cas. Les américains ont finalement gagné d’un point, à la dernière pierre du dernier end. Conséquence ? Rien, dans l’immédiat du moins. Mais il se pourrait bien que dans le petit monde du curling, des traces subsistent pour un temps…